Élection présidentielle congolaise 2023: “Autopsie d’une campagne sans débat de fond et sans idées, qui a couvert le grand Congo de honte” ( Tribune de Issa Abdoulaye KANE)

Entre propositions abstraites, inexpliquées, floues et les violentes attaques personnelles, sans compter les injures et calomnies lors des meetings et dans les réseaux sociaux, le manque de crédibilité morale et intellectuelle des acteurs politiques congolais s’est affiché au grand jour lors de cette campagne électorale. Il faut y ajouter que tout cela se déroulait dans une indifférence populaire préoccupante, ce qui inquiète quant à l’avenir de la pratique démocratique en République Démocratique du Congo.

La grande vedette de cette campagne électorale aura été le croisement de trois grands phénomènes pervers et dangereux pour l’avenir de la société congolaise. D’un côté, les candidats avides de pouvoir mais tout autant vides de toute capacité personnelle à dessiner une destinée collective qu’incapables individuellement d’élaborer projet à la hauteur des périls qui menacent l’existence même de la nation congolaise. De l’autre, un militantisme vénal et cupide, hissé à un niveau inédit de clientélisme politique | Et au centre, une indifférence préoccupante des intellectuels congolais vis-à-vis de la politique, miroir d’un paradoxe sociétal bizarre ceux qui ont étudié se laissent guider et gouverner par ceux qui n’ont pas étudié. Est-ce la fin des intellectuels en République Démocratique du Congo? Ils disent que la politique congolaise, c’est la boue des anti-valeurs | Mais qui va nettoyer cette boue et réconcilier la politique et la société congolaise avec l’intelligence, si ce n’est les intellectuels?

Dis-moi comment comptes-tu résoudre les problèmes du Congo, je te dirai qui tu es… Les candidats ont pu s’exprimer lors des meetings et sur les différents plateaux de télévision ou de radio. Ils ont tous ou presque exposé leurs lacunes, et plus grave: leur méconnaissance des vrais problèmes de la société congolaise.

Attaques personnelles, mensonges répétés, coups bas, intox délibéré et désinformation à volonté, insultes à souhait et comportement frivole, aucun candidat n’a fait véritablement campagne sur un programme précis ou sur des mesures et des propositions concrètes à mettre en œuvre. Prenons-les un à un…

La campagne 2023 a été marqué par un bras-de-fer financier hors norme, entre les deux poulains de l’ex-Président Joseph Kabila: l’un – Félix TSHISEKEDI a hérité de lui la Présidence de la République au terme d’un compromis à l’africaine » en 2018; l’autre-Moïse KATUMBI-a été fabriqué homme politique et millionnaire toujours par le même Joseph Kabila, en lui confiant, plusieurs années durant, de février 2007 à septembre 2015, la gestion de la très riche province minière du Katanga, au sud-est de la RDC.

Tournées en cortège d’avions, meetings géants, clips vidéo, affiches partout et à chaque coin de rue, festin de campagne en champagne à flot tous les jours, distribution à gogo de tee-shirt, de wax, de casquettes, voire de victuailles… Les deux candidats ont dépensé plusieurs centaines de millions de dollars américains, et ont promis sans compter dans un pays où n’existe aucun plafond aux dépenses de campagne, ni aucune exigence relative à la déclaration de l’origine des fonds.

Dans un pays où les routes sont souvent impraticables, la fourniture d’eau ou d’électricité aléatoire, la malnutrition frappant un enfant sur deux, où un adulte sur trois est analphabète, où les moustiques et les mouches s’exposent en témoins zélés d’une malpropreté publique unique en Afrique, et où on enregistre régulièrement des cas de peste, de choléra, de tuberculose, de typhoïde, d’éléphantiasis…, les deux candidats ont dépensé entre 300.000 et 500.000 dollars par meeting, le tarif variant entre 10 et 20 dollars par applaudisseur », alors que les trois quarts de la population vivent avec moins de 2 dollars par jour.

En 2018 et plus précisément le 15 août à l’hôtel Béatrice de Kinshasa, Félix TSHISEKEDI avait promis aux Congolais de ramener le budget de l’Etat à 86 milliards 710 millions de dollars, s’il est élu. Cinq après, toute honte bue, il remet ça, en présentant un programme de gouvernance intitulé « Congo uni, sécurisé et prospère à l’horizon 2028 », à accomplir à travers un budget de 88,7 milliards de dollars américains. Maintenant qu’on a dit ça, comment prendre Félix TSHISEKEDI au sérieux ?

Toute la campagne de Félix TSHISEKEDI se résume par cette étonnante déclaration répétée lors de tous ses meetings et précisée le 18 décembre 2023 sur la radio Top Congo FM: En cas de moindre escarmouche… Si j’apprends qu’ils ont tiré seulement une baile… Je vais demander l’autorisation de déclarer la guerre au Rwanda (…). Félix TSHISEKEDI ignore-t-il que le Rwanda occupe plusieurs territoires de l’est de la RDC par M23 interposé? De deux choses l’une: ou il prend les Congolais pour des imbéciles, ou il est convaincu que le mensonge le plus éhonté est ce qui marche le mieux quand on fait la politique au Congo.

Moise KATUMBI a brillé par son absence lors de la présentation de son projet de société, le 13 novembre 2023 à Kinshasa. C’est l’ancien ministre Christian MWANDO SIMBA, le plus brillant de ses collaborateurs, qui a été commis à cette täche. Au pays des statistiques approximatives et des prévisions budgétaires fantaisistes, Moïse KATUMBI a promis, s’il est élu, de porter le budget de la RDC de 16 milliards aujourd’hui à 141 milliards de dollars, sur base d’un taux de croissance qui va partir de 10% en 2024 pour atteindre 14% en 2028. Mieux, il a osé promettre une allocation de 2 milliards de dollars par an pour l’armée, 2,5 milliards USD par l’an pour la Police, et un peu plus d’1 milliard pour la justice. Comment prendre Moïse KATUMBI au sérieux ?

Une exception dans cette campagne, c’est le docteur Denis MUKWEGE. Sa campagne a été la plus riche en projets, en programme de gouvernement et en idées, mais également la plus pauvre en capacité financière de diffusion. Visiblement, face à la débauche d’argent de Félix TSHISEKEDI et de Moïse KATUMBI, Denis MUKWEGE a fait figure de candidat pauvre, sans moyen financier à la hauteur de l’intelligence de son offre politique.

La RDC est en guerre, Denis MUKWEGE a été le seul candidat à présenter un Plan de Paix cohérent, intelligent et porteur d’espoir de réelle fin de cette guerre qui déchire le Congo voilà trente ans. 27 millions de congolais vivent dans une insécurité alimentaire aiguë et chronique, Denis MUKWEGE a honoré son statut de professeur d’université en présentant un Plan de fin de la faim. Chacun sait qu’au Congo, les fonctionnaires de l’Etat monnaient leur travail, de la présidence à la Commune, et qu’aussi bien la corruption que le détournement de fonds publics de l’Etat sont devenus des pratiques normalisées, et Denis MUKWEGE a été le seul à présenter un Plan de fin des vices

Dans sa stratégie de campagne, outre un projet de société intelligent, mesuré et global, décliné en schéma pratique du redressement national et en arbre de paix », le docteur Denis MUKWEGE a même présenté une Chemise MUKWEGE », en exhortant les jeunes à se penser chacun comme médecin de la nation congolaise. Quoi d’étonnant ! Le Prix Nobel de la Paix a eu l’intelligence de recourir aux services d’un des plus grands et talentueux penseurs congolais, l’écrivain Didier MUMENGI. Pour quiconque qui a lu cet éminent héritier congolais de Cheik Anta Diop, l’ombre de sa plume et de son érudition traverse comme un fil d’ariane toute la richesse documentaire du candidat MUKWEGE

Si les résultats de l’élection présidentielle paraissent faits d’avance, force est de dire que c’est dommage que la RDC se prive de tout ce que le seul Prix Nobel de la Paix de l’Afrique centrale a proposé. Pauvre pays de Lumumba et de Simon Kimbangu, le grand Congo ne sort toujours de la malédiction des rendez- vous manqués Nul besoin d’être prophète pour dire ce qui suit: Félix TSHISEKEDI sera massivement réélu; la guerre à l’est va s’intensifier avec son cortège de tragédies et ses millions de déplacés internes; la corruption et le détournement des deniers publics vont s’amplifier; l’insécurité alimentaire, le terrorisme urbain des Kuluna, la misère alimentaire, le terrorisme urbain des Kuluna, les embouteillages, les coupures intempestives d’électricité et d’eau potable, les arrières de salaires… vont s’aggraver; la dépravation généralisée des mœurs et la désintellectualisation de la société congolaise dirigeront le pays de Lumumba non pas en direction de l’Allemagne d’Afrique, mais plutôt vers ‘Haïti des grands Lacs … Jusqu’où ? A bon entendeur, salut!

Issa Abdoulaye KANE

Sociologue et observateur électoral panafricain indépendant

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