Kinshasa, 12 octobre 2025- Dans une tribune d’analyse, le Sénateur Jean-Paul Boketsu Bofili, élu de l’Équateur et expert en macroéconomie, alerte sur les risques d’une appréciation jugée “excessive” du franc congolais. Il met en garde contre ses effets potentiellement déstabilisateurs sur le budget de l’État, la compétitivité de l’économie nationale, la croissance et le bien-être des populations. Il appelle le Gouvernement et la Banque Centrale du Congo à agir rapidement pour stabiliser la monnaie nationale.
Ci-dessous, l’intégralité de sa tribune de réflexion
L’Honorable Sénateur Boketsu Bofili Jean Paul, économiste spécialiste des questions macroéconomiques et monétaires, appelle la Banque centrale du Congo et le Gouvernement à stopper l’appréciation « excessive » du franc congolais et à stabiliser urgemment la monnaie nationale. Si cette spéculation continue, dans notre contexte d’environnement politique intérieur difficile, d’importantes répercussions sont à prévoir sur le budget de l’État, la compétitivité de l’économie nationale et la croissance économique. Le budget pour 2026 en monnaie nationale devrait être réduit de près d’un tiers, comparé aux prévisions soumises au Parlement par le Gouvernement.
La stabilisation de la monnaie nationale autour de 2.500 FC/USD et la poursuite de l’appréciation de manière progressive, phasée et coordonnée, dans le cadre d’une politique monétaire cohérente ancrée sur les anticipations rationnelles, est nécessaire pour faciliter l’ajustement de l’économie et atteindre les objectifs poursuivis.
Le franc congolais a enregistré une appréciation de plus de 20% durant ce dernier mois. Il s’échange à près de 2.000 FC/USD contre 2.850 FC/USD, un mois plus tôt. Si la population aspire à une monnaie forte, cette appréciation excessive et rapide observée sur le marché des changes n’est pas avantageuse pour l’économie nationale à court, moyen et à long terme. Ces effets néfastes sur l’économie ont été déjà observés dans plusieurs économies émergentes, notamment celle de la Chine avec le Yuan, du Brésil avec le Réal brésilien et du Nigéria avec le Naira.
En effet, la forte appréciation du franc congolais découle de la décision de politique monétaire de la Banque centrale qui n’est pas assise sur les fondamentaux économiques, à savoir l’excédent de la balance courante, le flux massif des capitaux entrants, la hausse des taux d’intérêts congolais susceptible d’attirer les capitaux étrangers, ou encore des anticipations économiques favorables et correctes. La réduction observée du taux de change est essentiellement le fruit des ponctions de liquidité bancaire opérées à travers notamment l’opération d’intervention de la Banque centrale sur le marché par l’injection massive des devises, l’action sur le taux de réserve obligatoire des banques commerciales, l’adjudication significative des titres des bons de Trésor ainsi que le gel des injections des francs congolais. Ces ponctions opérées, au-delà du niveau nécessaire de la liquidité excédentaire, asphyxient l’économie nationale et occasionnent des tensions sur la liquidité des banques commerciales en monnaie nationale à tel point que ces dernières ne disposent plus suffisamment des liquidités et proposent aux clients d’opérer des retraits en dollars américains. Cette pratique contribue bien au contraire à accélérer la dollarisation de l’économie congolaise dont le niveau des dépôts et de crédits se situent respectivement à 92% et 97% en 2024, ce qui va à l’encontre de la politique de dédollarisation annoncée par les nouvelles autorités de la Banque centrale du Congo.
L’initiative entreprise par la Banque centrale du Congo, bien qu’ayant un objectif bénéfique, dépasse le cadre de sa politique monétaire telle que définie dans sa stratégie d’intervention sur le marché des changes, mise en place en janvier 2025 avec l’appui technique du FMI. Suivant cette stratégie, l’intervention de la Banque centrale sur le marché des changes devra viser uniquement à lisser les volatilités perturbatrices. Le rôle de la Banque centrale est donc de surveiller les périodes de volatilités extrêmes que le marché ne pourrait pas être en mesure d’absorber.
Cependant, l’intervention récente de la Banque centrale du congo est arrivée au moment où le franc congolais est stable depuis plus d’un an. Si une légère appréciation pouvait être saluée par la population dans le cadre de fierté nationale, les fortes volatilités du taux de change et la mauvaise coordination de gestion de la liquidité continue à alimenter la spéculation, à compromettre la stabilité macroéconomique et à déréguler l’activité économique.
Afin de mieux calibrer la politique économique du pays, les autorités congolaises devraient contrebalancer les effets de l’appréciation du FC dans une approche holistique sur le court, moyen et long terme. Si l’appréciation a des effets bénéfiques à court terme notamment la hausse du pouvoir d’achat et la baisse de l’inflation importée, des risques importants pèsent sur l’économie nationale à moyen et long terme notamment, à travers la baisse du budget de l’Etat, la baisse de compétitivité et des exportations susceptibles d’occasionner la désindustrialisation, ainsi que la fuite des investissements directs étrangers. La baisse du budget de l’Etat. Le taux de change étant un indicateur clé du cadre macroéconomique, sa variation de plus de 5% implique un ajustement du projet de budget de l’Etat pour l’exercice 2026. L’appréciation du FC observée occasionnerait une réduction sensible des prévisions de 2026, de près d’un tiers, résultant de l’effet de valorisation des recettes payées en devises, notamment l’IBP, redevances et royalties, les recettes des pétroliers producteurs, recettes des droits de douanes et recettes sur ressources extérieures, qui constituent plus de 70% des recettes du budget national. Ses effets peuvent être plus prononcés à la suite des défis sécuritaires résultant de l’intensification de l’escalade des conflits à l’Est du pays. Le maintien des salaires publics et des frais de fonctionnement, qui représentent près de 70 % du budget national et sont soumis à l’effet de cliquet, accroît la pression sur les dépenses publiques et réduit la marge de manœuvre budgétaire, conduisant à des dépassements et déficits budgetaires.
La baisse de la compétitivité de l’économie nationale. Une devise nationale forte augmente le coût de production des biens et services nationaux et, par ricochet, les prix relatifs mondiaux ; ce qui occasionne une perte de la compétitivité des industries nationales et leur désindustrialisation. En outre, la contraction des exportations qui en résulte, couplée avec le rebond des importations, contribuera à affaiblir les bases extérieures de l’économie nationale, à travers l’accroissement du déficit de la balance des paiements et des pressions sur les réserves de changes qui, à fin 2024, demeuraient à 10 semaines d’importations, niveau inférieur à 12 semaines recommandées par le FMI.
La fuite des investissements étrangers. La forte appréciation de la monnaie et la perte de compétitivité structurelle de l’économie nationale, à la suite de l’augmentation des coûts de production locale, réduit l’attractivité du pays au profit des économies de la région. Les investisseurs étrangers, à la recherche de rendements optimaux et de stabilité, pourraient percevoir la RDC comme un environnement moins favorable, marqué par la baisse des marges bénéficiaires et une volatilité accrue et exagérée du taux de change. Cette fragilisation du tissu économique national va à l’encontre de la politique de promotion des investissements étrangers, prônée par le Président de la République visant à faire de la RDC, la première destination des investissements directs étrangers en Afrique.
La persistance du déséquilibre macroéconomique provoqué par cette situation risquerait de mettre également à mal le programme économique du gouvernement conclu avec le FMI, dont les performances restent mitigées selon le dernier rapport de la première revue.
En conclusion, bien que l’initiative de la Banque centrale du Congo visant à valoriser la monnaie nationale mérite d’être saluée, il subsiste un manque de clarté concernant la cible, les instruments ainsi que l’horizon d’action de sa politique monétaire sur ce point. Dans une économie où les anticipations rationnelles guident la politique monétaire, une appréciation trop rapide du franc congolais sans stratégie claire de la Banque centrale crée un risque haussier pour la stabilité macroéconomique et les perspectives de l’économie nationale. Une coordination des politiques macroéconomiques est nécessaire entre la Banque centrale et le Gouvernement (Ministères des Finances, Budget, Economie, Plan, Industrie, Commerce Extérieur, Mines, etc.) pour opérer des arbitrages macroéconomiques et éviter au Gouvernement de faire des choix budgétaires difficiles.
Kinshasa 12.10.2025, par l’Honorable Sénateur BOKETSU BOFILI Jean Paul, élu de l’Equateur









